Notre attention au rabais
À quoi bon faire long, subtil ou original, quand les plateformes ne mesurent que le temps passé, le taux de clic ou la fidélité d’un visionnage ? Dans l’économie de l’attention, la valeur d’un contenu est définie non pas par sa pertinence, mais par sa performance. Et cette performance se résume souvent à une poignée d’indicateurs : clics, vues, taux de rétention, partages. Que se passe-t-il donc quand un système de production se met au service non plus d’une logique éditoriale ou artistique, mais d’un objectif algorithmique ?
Un moteur à répétition
Les contenus qui “marchent” sont aussitôt clonés. C’est la mécanique de la répétition : un format qui fonctionne devient une recette. Et cette recette est reprise jusqu’à l’écœurement.
L’algorithme, en récompensant la familiarité et l’efficacité testée, étouffe l’expérimentation. On ne produit pas pour innover, mais pour répliquer ce qui retient le plus vite l’attention.
Slop content et automatisation
L’essor des intelligences artificielles a donné naissance à une nouvelle catégorie de contenus : les “slop contents” (contenus-poubelle). Cela peut prendre la forme :
Ce type de production est optimisé non pas pour informer ou divertir, mais pour accrocher un regard distrait dans le flux, souvent grâce à des visuels tape-à-l’œil, une musique dramatique, ou un montage ultra-cut. Le but est d’être vu, même brièvement, afin de générer du revenu publicitaire.
Il prolifère particulièrement sur YouTube, TikTok, Instagram Reels et même sur certains agrégateurs d’articles “automatisés”, brouillant encore un peu plus la frontière entre information, fiction et bruit.
Réappropriations opportunistes
Autre symptôme de cette logique de rendement : le recyclage massif.
De nombreuses chaînes se contentent de reprendre le travail des autres : extraits décontextualisés, compils de vidéos TikTok, “best of” sans transformation, réactions de créateur·ices qui commentent (ou surjouent) un contenu déjà populaire.
Le format “react” — qui consiste à visionner une vidéo en direct en y ajoutant une réaction personnelle — en est l’exemple le plus répandu. Dans le meilleur des cas, il crée une valeur ajoutée : une lecture critique, un humour décalé. Dans le pire, il capitalise sur la visibilité de quelqu’un d’autre, sans rien apporter.
Rumeurs et micro-événements
La course au rendement des contenus valorise aussi les sujets capables de déclencher un clic rapide, même au détriment de la rigueur ou de la pertinence.
Rien de tel qu’une phrase sortie de son contexte, un tweet ambigu, un extrait de live… et voilà une micro-polémique transformée en contenu à buzz.
On parle ici de “curiosity gap” quand un titre ou une vignette pose une question à laquelle on “doit” répondre (Ex. : “Il a osé dire ça ?!”, “Le clash qu’on n’avait pas vu venir”). Le but est de créer un vide informationnel qui pousse à cliquer. Peu importe que l’info soit anodine, obsolète ou totalement fausse.
Conséquences
Dans un modèle qui récompense uniquement ce qui retient l’attention à court terme, la qualité, la complexité, voire la véracité, passent souvent à l’arrière-plan.
Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’existe pas de contenus exigeants, pertinents ou pédagogiques sur les plateformes. Mais ils sont en concurrence directe avec des productions usinées pour faire du clic — et non pour faire sens.
Le risque est double :
En somme, notre attention, si elle est la seule unité de mesure, est exploitée au rabais. Et dans un tel système, c’est la valeur même du contenu qui finit par s’effondrer.
